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Pour connaître les silos à grain

Le silo d’Arenc à Marseilles

Le silo de Marseille

La revue relate la première prise de conscience patrimoniale du silo à grain français à travers la tentative de sauvegarde d’un édifice. En effet, dans les années 1990, les réaménagements du port conduisent à envisager la destruction du silo de 1924 ayant appartenu à la compagnie des docks de Marseille.

L’hypothèse d’une démolition provoque une réaction du milieu culturel et artistique. L’architecte et professeur de l’Ecole d’Architecture de Marseille, René Borruey, s’élève le premier contre cette destruction latente.

Pour trancher la question qui soulève une certaine polémique, le préfet de la région initie une étude de positionnement historique du bâtiment afin de cerner la particularité du silo et trouver une justification à sa sauvegarde en l’étayant d’arguments solides et scientifiques. À cette fin, il sollicite le concours de spécialistes français reconnus de la question industrielle et du patrimoine qui travaillent de concert au Service de l’Inventaire Général de Paris. L’expertise ne parvient à trancher clairement sur l’opportunité de classer le bâtiment au titre des Monuments historiques, dernière « arme qui puisse sauver le bâtiment ».

Au terme de leur analyse ces spécialistes reconnaissent les incontestables qualités du silo mais, dans le cadre de la loi, lui refusent tout caractère d’exception et d’unicité indispensables à son classement.

À propos du traitement esthétique, ils déclarent que « de ce point de vue, le bâtiment est particulièrement raffiné (…). Ces qualités architecturales ont frappé tous les observateurs sensibles à l’unité formelle du traitement et à son évidence plastique », mais, « pour ferme qu’il soit (…), il ne constitue pas sur le plan de l’histoire artistique, un repère important, de valeur nationale ou internationale ».

Du point de vue des techniques, ils reconnaissent l’excellence de la rationalisation de son organisation fonctionnelle comme de son principe constructif, mais « le silo d’Arenc (…) n’innove guère, mais représente plutôt la mise en œuvre perfectionnée de techniques éprouvées par ailleurs ».

L’appréciation des deux spécialistes ne plaide donc pas en faveur du classement de l’édifice et, par conséquent, à sa sauvegarde. René Borruey regrette à raison la limite d’une analyse progressiste de l’histoire, tout comme il déplore l’ampleur de l’échelle des références internationales qui lui sert de base. Sa « valeur de rareté » ne lui assure aucune protection.

L’architecte Marseillais entreprend une réflexion personnelle qui quoique manquant de matière, faute d’étude dans le domaine des silos, est particulièrement fine et exacte.

En effet, en resserrant l’échelle des références, les analyses des deux spécialistes eurent conduit en une autre appréciation. Tout d’abord, des silos construits par l’entreprise BTP, ils n’en restent plus qui soient indépendants structurellement des moulins. De plus, il n’existe plus de silos des années 1920, c’est-à-dire, de cette rare génération de silos précédant de dix la grande vague de construction des années 1930.

Il est regrettable de constater que l’étude entreprise sur le sujet des silos en France donne raison à l’architecte Marseillais.

Aussi, avant d’entrer plus avant dans le phénomène de patrimonialisation, faut-il resituer ce silo d’Arenc dans son milieu…

Le silo à grain d’Arenc date de 1924. Il est réalisé par l’Entreprise BTP Froment Clavier, dont le siège social est situé à Paris, qui est spécialisée dans ce type de construction.

C’est une réalisation tout à fait remarquable pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle figure parmi les rares vestiges du Grand Commerce International des années 1920 en France ce qui le distingue des nombreux silos agricoles répartis sur tout le territoire français.

Ensuite, la technique de mise en oeuvre utilisée est tout à fait exceptionnelle. Il met en oeuvre des éléments préfabriqués, moulés à l’avance sur le site puis assemblés ; système constructif qui dispense de l’utilisation de coffrages, des coûts de construction et des durées consécutifs.  Le système imaginé par l’entreprise est rapide à mettre en œuvre et meilleur marché. Mais pas seulement ! Ce système est innovant. Il anticipe sur les difficultés qui surviendront plus de vingt plus tard et qui mettront en concurrence acier et béton dans une course à la rapidité d’exécution et la réduction des coûts. Dans son contexte, le système Froment-Clavier apparaît largement en avance.

Par ailleurs, la réflexion autour de la cellule est particulièrement aboutie. Tendant au cercle, elle offre la meilleure résistance aux pressions et aux phénomènes d’aspiration lors de la vidange du grain. Aux mêmes dates, la forme carrée prédomine largement, symbolisant la rationalité dans son utilisation optimale de l’espace et des matériaux, tout en étant commode à réaliser avec des modes constructifs reposant sur le coffrage bois traditionnel. À ce titre, le procédé Froment-Clavier innove encore.

Enfin, la manutention mécanique des grains, c’est-à-dire leur circulation, est assurée par un système pneumatique récent à forte capacité (exprimé en quintaux par heure)… Sans mentionner les nombreux élévateurs qui permettent de réaliser simultanément de nombreuses opérations…

Donc techniquement, ce silo est très abouti voire à la pointe du progrès.

Le silo d’Arenc figure, par conséquent, parmi les édifices remarquables réalisés par l’entreprise parisienne à savoir, les Grands-Moulins de Paris, la Grande Brasserie de Lille, etc.

Colossale, monumentale, expressive, ce sont là les caractères d’une architecture affirmée contrastant assez avec la vocation utilitaire du bâtiment. Il y a là la marque d’une recherche formelle évidente à mettre en rapport avec une autre fonction à assumer, la représentation ; Offrir une vitrine et une image prestigieuse de la Compagnie des Docks à opposer aux concurrents.

Par ailleurs, la netteté et la rigueur de son schéma d’organisation positionne cette construction dans le mouvement fonctionnaliste et hygiéniste du début du siècle ; preuve supplémentaire de la modernité du silo à sa création.

Du strict point de vue historique, ce silo possède de nombreux arguments en sa faveur. C’est un silo du Grand Commerce. Le dernier de cette génération, ce que ne manque pas de relever René Borruey. Ensuite, il est en avance sur les techniques et les modes de stockage utilisés couramment à la même époque. Lors de son analyse, René Borruey déclare fort justement, qu’à la même époque, le plus grand département céréalier de France, l’Eure-et-Loir, pays de grande culture, ne possède pas un seul silo. En effet, le milieu agricole ne dispose ni des structures économiques, ni un degré de mécanisation assez avancé, ni d’une organisation commerciale adéquate à l’utilisation des silos. Bref, à ces dates, la révolution agricole n’a pas commencé ; l’agriculture française reste enfermée dans des pratiques culturales traditionnelles. Il faudra attendre 10 ans pour voir émerger des silos dans les campagnes et très rares sont ceux qui présenteront des capacités de stockage semblables.

A la date de mise en service du silo d’Arenc, l’essentiel des rares bâtiments de stockage se compose de magasins du petit négoce et des annexes des moulins. Les gros producteurs conservent leur production sous forme de bottes avant le battage dans des hangars ou des corps de ferme. Mais aucun de ces bâtiments ne possède la monumentalité du silo d’Arenc. Il faut en comparer les échelles pour saisir le contraste. Or, aux dimensions extraordinaires du silo de Marseille, il faut ajouter l’utilisation d’une énergie nouvelle : l’électricité et l’ensemble de l’appareillage électrique composé de moteurs et de commandes auxquels il convient d’ajouter cette formidable infrastructure en béton armé. L’utilisation de ses deux derniers est alors complètement impensable en milieu rural. L’étude des mentalités agricoles s’en fait témoin : avant 1929, pour les agriculteurs et les autorités agricoles, le silo n’existe pas et le mot n’est jamais employé.

C’est donc un décalage complet entre deux mondes : le monde agricole et le monde du Grand Commerce International. La valeur historique du silo d’Arenc prend pleinement son sens dans ce rapport d’échelle.

Mais, l’échelle de référence la plus pertinente reste « la réalité contextuelle »  où s’inscrit le silo : le contexte urbain, portuaire, historique du site de Marseille. C’est dans cette réalité concrète que s’est manifestée la naissance d’un sentiment patrimonial et la motivation des partisans de sa sauvegarde.

Outre, sa valeur historique et ses qualités architecturales, le silo occupe une place importante dans le paysage urbain. C’est un des éléments constitutifs de la ville qui participe à sa reconnaissance, à sa spécificité. Pour René Borruey, le silo d’Arenc est un élément identitaire dont la valeur historique et symbolique se « charge de signaler la ligne de partage où la ville touche au port ». C’est « un silo signal,  un silo symbole». Les experts détachés par le Ministère de la Culture se rangent à cet avis : « Tout ce que nous venons de dire en faveur de la conservation de ce silo montre que pour nous ce bâtiment est inséparable de son site dont il tire son intérêt majeur et dont il constitue un élément important ».

Le silo d’Arenc occupe une place marginale dans la patrimonialisation des silos. Derrière la recherche raisonnée d’arguments en faveur de sa sauvegarde, derrière la démarche même, la prise de conscience patrimoniale est dictée par l’affectif et par le sentiment d’appropriation de l’objet, d’appartenance collective non pas du silo en lui-même mais dans son rapport à la ville.

Dans la petite histoire de la patrimonialisation du silo, celui d’Arenc à Marseille, est le seul exemple qui fasse son entrée par la voie du patrimoine urbain. Le rassemblement des acteurs culturels et artistiques constitue une seconde particularité.