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Pour connaître les silos à grain

Le silo-magasin atypique de Méré

Le silo-magasin atypique de Méré

Voilà plus de soixante dix ans que des silos sont construits en France. Hormis quelques silos portuaires destinés au « Grand Commerce », on peut dire du silo français qu’il s’entend avec coopérative agricole, Office National Interprofessionnel du Blé et Génie Rural. Suréquipés alors, dans un milieu rural peu mécanisé ils furent longtemps perçus comme « modernes » voire « avant-gardistes ». Aujourd’hui souvent dépassés et inadaptés, à l’heure des grands ensembles, de la vitesse et de la machine, on a tendance à ne plus regarder ces premiers silos « historiques » pourtant longtemps symboles de la coopérative. Nous vous proposons à travers cette nouvelle rubrique de redécouvrir cette face de notre patrimoine national qui fut régulièrement l’enjeu de débats qui dépassèrent de loin le cadre strict du bâtiment utilitaire. 

Pour la Première de cette nouvelle chronique qui visitera chacun des départements du groupe, nous avons retenu le silo de Méré (Montfort-l’Amaury) dans les Yvelines (78) pour sa richesse pragmatique et son traitement très singulier.

 

Le premier silo de Méré est une curiosité. Il est construit en 1938 pour le compte de la coopérative de Versailles, sous la direction de CREVEAUX, architecte à Versailles. La société de construction GECOBA, dont le siège est à Paris, s’illustre dans quelques autres chantiers de silo dans le bassin parisien dont aucuns ne ressemblent à celui de Méré.
Le silo rassemble deux phases de constructions, une datée à 1938, l’autre située avant les années 1950. La phase originelle reste néanmoins la plus curieuse parce qu’elle rassemble une partie silo et une partie magasin alors que la seconde partie est composée d’un groupe de cellules carrées suspendues sur piles avec tuyaux amovibles sur espace sacs, disposition que l’on trouve fréquemment sur l’ensemble du territoire. Les deux phases forment un tout visuellement homogène grâce à l’emploi des mêmes matériaux : briques, charpente et ossature métalliques, tuiles mécaniques en terre cuite, béton armé pour les superstructures, planchers et cellules. Ces matériaux traditionnellement utilisés dans l’architecture industrielle contrastent avec les silos tout béton des années 1930. En outre, l’ensemble de l’édifice est protégé par une double toiture qui évite la formation de la condensation et diminue les brutales variations thermiques dans le bâtiment. Un large auvent protège le quai des éventuelles intempéries pendant le chargement et le déchargement des attelages. Tous deux ceignent la totalité de la périphérie du bâtiment.
L’édifice originel appartient à la famille des silos-magasins qui distinguent une partie de stockage en sacs d’une autre partie réservée au stockage vrac en cellules. Cette bipartition de l’espace est courante dans cette période où l’utilisation des sacs prédomine largement. Les sacs étaient pesés un à un puis emmagasinés les uns sur les autres dans la partie prévue à cet usage. Ensuite, la matière était vidée dans les installations pour subir des « traitements améliorants », c’est-à-dire, un nettoyage avant de retourner soit dans une cellule, soit en sacs selon les besoins.
En règle générale la relation entre le silo et le magasin n’est qu’architecturale. Le magasinier qui désire vider les sacs dans les cellules par la trémie d’engrainement, véritable trémie intérieure, doit quitter l’espace du magasin pour se rendre dans l’espace du silo où l’attend l’ensemble de l’appareillage mécanique. L’opération se répète sac par sac. Dans le silo de Méré, un astucieux système de vidange amovible est installé afin d’éviter au magasinier de longs et très répétitifs allers et retours avec un diable, et par conséquent une perte d’énergie et de temps. Dans l’axe longitudinal du magasin est creusée une galerie de la hauteur d’un homme laquelle recueille une vis à auge surmontée d’un entonnoir coulissant monté sur rails. Cette galerie est recouverte de solides madriers amovibles. A l’usage, le magasinier soulevait les madriers qui recouvraient l’entonnoir, plaçait un butoir en bois qui constituait la partie supérieur de l’entonnoir, puis vidait le grain qui était ramené vers les cellules et le nettoyeur grâce à la vis à auge. Lorsque le tas de sacs avait disparu, le magasinier replaçait les madriers, déplaçait l’entonnoir, enlevait d’autres madriers, etc. Ce dispositif économisait donc la manutention humaine considérablement.
La partie silo détonne également.Les cellules ne dessinent pas un corps de bâtiment comme la plupart des silos gravitaires de l’époque. Au contraire, elles sont protégées sous un bâtiment architecturalement indépendant constitué d’une résille poteau-poutre-charpente métalliques et remplissage briques, tout comme le magasin. Cette distinction épiderme-organe est peu fréquente dans les silos de l’époque et marque le souci de l’architecte d’assurer au grain les meilleures conditions de stockage et prévenant les infiltrations, la condensation et les variations thermiques.
Les silos gravitaires, dits aussi silos à gravité reposent sur un fonctionnement mécanique simple composé d’un élévateur central qui vient directement alimenter les cellules par gravité
La seconde phase de construction procède en partie du même principe. Cette dernière est d’ailleurs très intéressante. Sa datation se situe probablement à la fin des années 1940. L’homogénéité avec la phase antérieure laisse penser que la coopérative fit appel au même architecte et au même constructeur. Cette nouvelle construction opte pour une solution « tout vrac » représentée par une batterie de cellules montées sur piles.
Le silo a une particularité : il utilise des tuyaux amovibles à baïonnettes (comme les ampoules) pour vidanger deux files de cellules jusqu’à des trémies d’engrainement, caractéristique réservée généralement au fonctionnement des silos à gravité (sauf exceptions tel le silo de Villefranche (41)). Le grain tombé dans ces petites trémies d’un mètre carré s’écoule ensuite sur un tapis à chaîne qui conduit aux élévateurs. Ce curieux dispositif a deux explications : il offre à l’utilisateur la possibilité de mélanger le contenu de deux voire trois cellules en contrôlant le débit à la sortie des cellules par des manivelles à crémaillère. Enfin, il permet de placer, au choix, sous chaque cellule un ensacheur-peseur amovible. En effet, ce silo perpétue l’utilisation du sac. Aussi, l’espace situé entre les fortes piles qui soutiennent les cellules profite également à l’emmagasinage des sacs.
La jonction des deux phases de construction est très habile les niveaux de l’extension correspondant à ceux du bâtiment originel. La tour de travail ne saille pas de l’ensemble pour éviter une rupture des lignes de la silhouette. Elle se situe à la croisée des toitures supérieures. Ici, l’architecte n’opte pas pour la transcription extérieure du parti intérieur. Tout est masqué si bien qu’il est véritablement impossible de définir ce parti depuis l’extérieur de l’édifice. Faut-il y voir en cela l’intention délibérée de l’architecte de perpétuer d’anciens usages architecturaux ou, au contraire, comprendre cette solution comme une réponse pragmatique : celle d’homogénéiser deux phases de construction ?
Centralisation des commandes, théories hygiénistes (ventilation, lumière, dégagement du sol) sont également de mise et corrobore l’hypothèse selon laquelle cette phase fut dessinée par un architecte et que ce dernier fut CREVEAUX. Le concepteur engagea toute une réflexion sur la lumière des niveaux de la tour. Ainsi, le niveau intermédiaire est en retrait pour profiter au mieux de la lumière naturelle qui filtre dans depuis les niveaux inférieurs, l’imposante toiture interdisant des baies à chaque étage. Cette solution qui avantage également l’aération, procure au visiteur un sentiment architectural d’espace malgré la faible hauteur entre les planchers. D’un strict point de vue pratique, l’utilisateur peut facilement vérifier le bruit des machines et voir ce qui s’y passe. En outre, les escaliers, quoique de tailles différentes, sont placés de façon à être parcourus très rapidement. Enfin, les nombreux rideaux métalliques situés sur toute la périphérie de l’édifice permettent une très bonne aération et un surcroît de lumière à l’intérieur du silo. L’ensemble du silo témoigne véritablement d’un intérêt soutenu pour le « fonctionnalisme ». Les commandes sont centralisées et situées près des sacs à déchets si bien qu’un simple déplacement suffit pour embrasser visuellement le « nerf » du silo. L’espace autour des machines est dégagé au maximum pour faciliter leur entretien.  Les appuis au sol sont réduits afin de limiter la formation de « nids à poussière » et d’aider le passage du balai, etc.

 

En conclusion, derrière des apparences très rustiques voire austères, cet édifice cache les préoccupations « modernes » de l’Architecture de l’époque : fonctionnalité, rationalisation du travail et hygiène ; autant de traits qui classent le silo de Méré parmi les silos de la coopérative à valeur historique.

 

Article paru originellement dans Plein Champs 

 

 

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